Un secret dévoilé sur les traces de nos ancêtres - Alice Simard-Bouchard (1911-2007)

Alice Simard-Bouchard a apporté une contribution inestimable à la société. Nous sommes redevables à nos mères-éducatrices et il nous tarde de faire mieux découvrir ces héroïnes méconnues. Humble, d’une intégrité intellectuelle hors du commun, c’était aussi une femme de foi. À l’exemple de ses ancêtres, elle avait un verbe franc et rayonnait « à visage découvert », pour emprunter le titre d’un livre de Lucien, son fils aîné, ex-premier ministre du Québec. Elle avait une volonté de fer et un entêtement à poursuivre une résolution lorsqu’elle la considérait comme son devoir. Le courage et une grande franchise accompagnaient naturellement une telle détermination.

Mon père – prénommé Thomas –, frère aîné d’Alice, était aussi de la même trempe. Leur paternel, Xavier Simard, capitaine de goélette, a quitté Petite-Rivière-Saint-François – première ligne de bâtisseurs dans Charlevoix – pour Saint-Cœur-de-Marie, puis pour Chicoutimi, à demeure. Ils grandirent avec dix autres sœurs et frères – deux choisirent la prêtrise – dont cinq d’entre eux sont nés près de la Rivière-aux-Chiens sur la côte de Beaupré. Une nature toute en contrastes où le calme et la tempête se succèdent.

Les Bouchard et les Simard se voisinaient à Grande Pointe, entre le fleuve Saint-Laurent et les caps, au lieu dit L’Abatis – titre d’une œuvre de Félix-Antoine Savard – à Petite-Rivière-Saint-François. Ils descendaient des pionniers de la première heure, enracinés au sol comme les érables sucriers, réputés pour leur qualité et leur excellence. Près des rives, des fagots évoquent les pêches fructueuses d’anguilles et d’éperlans.

Ce lieu entretient avec fierté et orgueil l’équivalent d’un secret de famille, que l’âme sensible de Gabrielle Roy a décelé lorsqu’elle s’est installée sur un site exceptionnel acheté de Berthe Simard, devenue une confidente. Tante Alice, tout comme ses frères et sœurs, y ont puisé là l’inspiration, le souffle de leurs plus belles œuvres : leurs enfants. Tante Alice y retournait pour y cueillir, au printemps, le sirop et la tire d’érable, et à l’automne, les pommes et les anguilles.

Mais c’est au Lac- Saint-Jean qu’Alice Simard voit le jour, en 1911. Elle épousera Philippe Bouchard à Saint-Cœur-de-Marie en 1937. Un de leur fils, Gérard – coprésident de la Commission d’étude sur les accommodements raisonnables – a raconté la vie de nos anciens Saguenayens dans des ouvrages dont Mistouk, roman où les gens du Saguenay se reconnaissent aisément. Ce toponyme devenu en 1885 Saint-Cœur-de-Marie, autre point d’ancrage des familles Simard et Bouchard, signifie « morceau de bois » en Montagnais. De fait, un arbre dont les racines ont été apportées de la France et dont le tronc a percé le ciel de la côte de Beaupré pour déployer ses branches au « Royaume du Saguenay ».

Alice et Philippe y menèrent des existences typiques aux pays de colonisation. Au jour le jour, les bonheurs simples et paisibles alternaient avec de petits et de plus grands malheurs. Mais un pays, plus qu’une famille, ne se bâtit pas dans la soie, ni dans la mollesse. En femme équilibrée et intelligente, tante Alice a toujours insisté, de même que son mari, sur l’instruction, l’éducation. Ils cherchaient sans doute à être imités pour leur discipline et leur minutie. Tante Alice ne répétait pas la même chose deux fois mais son couple représentait une heureuse leçon d’amour et de constance. Aussi, c’est sans peine que les enfants ont fait de grandes études en divers domaines.

En plus d’être la mère de Gérard et de Lucien, tante Alice avait deux autres fils et une fille : Rock, longtemps professeur de philosophie à l’Université d’Ottawa, ainsi que Claude, jumeaux de Claudette, qui vit maintenant en France. En plus des brillantes études de droit de Lucien, les trois autres frères ont obtenu, dans de grandes universités françaises, leur doctorat en sociologie, en philosophie ou en littérature.

Tante Alice n’avait pas sacrifié la joie de vivre authentique, la solidarité et le partage à l’autel du sacrifice et de l’abnégation. Elle restera bien vivante non seulement auprès de la famille, mais aussi des membres d’institutions où, tout au long de sa vie, elle a généreusement servi : comme institutrice, pianiste ou organiste.

Rien ne valait le temps des fêtes lorsqu’elle venait chez mes parents avec l’oncle Philippe et leurs enfants, dans la « vieille maison du patriarche ». Ils se sont rencontrés dans les années 1930 grâce à la musique à l’église paroissiale où ils formaient un duo recherché dans les veillées. Alice accompagnait infatigablement au piano les chansons de l’abbé Gadbois et de la vieille France, en chœur avec les autres tantes et oncles, cousins et cousines, qui chantaient et dansaient.

Irrémédiablement, le rideau vient de se refermer pour tante Alice, qui retrouvera son mari dans ce cher Mistouk. Ma mère, qui aura 98 ans bientôt, a perdu sa meilleure amie, une belle-sœur qu’elle estimait plus qu’une sœur. Ce n’est pas une occasion de tristesse mais le temps de rendre un vibrant hommage à une héroïne pour tout ce qu’elle a apporté : un héritage d’engagement et de lucidité.

Alice et Philippe, tout comme nos familles canadiennes-françaises, ont grandi à une époque-charnière à la recherche d’une identité. « Au pays du Québec, rien ne doit changer », avait écrit Louis Hémon qui a immortalisé la région du Lac-Saint-Jean avec Maria Chapdelaine. Mais ce qui paraissait encore immuable dans la première moitié du XXe siècle allait ensuite être remis en question. Femme de tête, tante Alice a vécu près de cent ans une vie exemplaire sous tant d’aspects. Elle a nourrit l’espoir et la confiance dans le cœur de ceux et celles qui l’ont aimée. Pour ses enfants dont elle était si fière, elle rêvait à l’échelle d’un continent.

François-Xavier Simard

Gatineau